Mythes de la coupe au sabre / à l'épée

Sur le lien suivant vous trouverez un post très intéressant d'un AMHEur (pratiquant d'art martial historique européen) commentant avec acuité le sujet de ce post -en anglais-.

http://talhoffer.blogspot.com/2008/02/myth-of-test-cutting.html

Autant ce post est intéressant, autant je voudrais y répondre dans ce blog, puisque l'escrime médiévale, le Kendo et le Batto Do m'intéressent, et ne me sont pas totalement inconnus...

Je pourrais -no offense- baptiser ce post "l'art de ne dire que des choses très vraies tout en donnant une conclusion totalement fausse en étant parcellaire".

Passons en revue les assertions principales du post:
- l'idée du test de coupe au katana s'autodétruit parce que d'un côté un katana coupe prétendument comme un rasoir, et de l'autre il semble difficile de couper parfaitement avec.
- le tameshigiri est un moyen de tester la faculté de coupe d'une lame et non un apprentissage de l'escrime de combat.
- les grandes coupes de tameshigiri ne sont utiles que pour les kaishakunin (assistant de celui qui fait seppuku), et totalement inutiles, voire dangereuses, en combat.
- en Europe cette pratique n'était pas de celles que les chevaliers apprenaient dans leur cursus d'escrime.
- en combat la frappe utile est directe, de la garde à la "longue pointe", et en aucun cas ne va jusqu'au sol (ouverture de garde hénaurme) et le mouvement de la lame ne commence pas en sens inverse (surarmé "vendant" l'intention d'attaque à l'adversaire). Ceci illustré par de nombreux concepts d'escrime germanique.
- il est inutile de fendre un adversaire en deux pour le tuer
- il est inutile d'avoir une lame rasoir pour avoir une bonne arme blanche de taille.

Tout ceci est absolument vrai. La conclusion de ce gentleman est cependant fausse "le test de coupe, c'est du flan"... et bien non, justement. Et voici pourquoi.

Déjà, mais personne n'est parfait, l'auteur parle de choses qu'il ne connaît pas: le Kendo ne prescrit en aucun cas de faire de la coupe -tameshigiri ou même batto do-. Il suppose par contre de faire du iaido à partir d'un certain niveau, ou au moins de pratiquer sérieusement les katas de kendo, afin d'avoir le feeling d'utiliser un vrai sabre, coupant ou non, pour appréhender le poids, l'équilibre, et la taille de la lame (plus courte que celle d'un shinai).

Ensuite, le Kendo fait-il autre chose que de prescrire, exactement comme l'escrime médiévale germanique, des frappes directes de "la plus petite amplitude suffisante pour couper", le tout sans donner son intention en surarmant avant de couper ??? Seme et zanshin obligent à cela. Pas de Seme en surarmant, pas de réel Zanshin en faxant ses intentions à l'autre ! De plus, le "Te No Uchi" si cher au kendoka est un moyen de s'arrêter "en longue pointe" (ce qui correspond en Kendo à la position de fin de Men)
NB: l'auteur se contredit en disant d'une part que le tameshigiri entraîne à l'exagération de l'amplitude des frappes et ensuite que les frappes de Kendo -comptant sur le tranchant suraffûté des katanas- sont à peine des touches. C'est faux "dans l'esprit". Les gens qui "touchent" font du kendo sportif de compet'. Une vraie frappe de Kendo, ça n'est pas armé derrière les fesses, mais ça n'est pas non plus une touche... un juste milieu couplant énergie suffisante et ouverture de garde la plus petite possible...

Voilà pour le Kendo, qui, par de très nombreux aspects, ressemble énormément à l'escrime de Döbringer et ses successeurs.

Quid de la coupe alors ?
La coupe, bien sûr, dans ses bases, n'apprend rien sur la LOGIQUE de combat. Par contre, elle apprend quelque chose d'essentiel, que les japonais appellent "hasuji". En français moderne, il s'agit de l'angle d'attaque de la lame. Celui-ci est très important, c'est lui qui détermine, à très peu près, une coupe nette et parfaite et un "coup sur le plat" qui entaille à peine.
Pourquoi dès lors les chevaliers d'Europe n'ont pas appris cela ? Simple. Couper avec une épée longue est bien plus simple qu'avec un katana, bien que celle-ci coupe, marginalement, moins bien. Paradoxal ? Pas si on sait comment un tranchant "mord" une matière plus molle que lui.
Et c'est justement la coupe qui enseigne cela:
Comme une aile d'avion a un profil lui autorisant une certaine variété d'angle d'attaque par rapport à l'air qu'elle "coupe", une lame à elle aussi une "enveloppe de vol", ou plutôt une "enveloppe d'angles de coupe possibles".
Et, comme une aile d'avion, plus la performance maximale est grande, plus l'enveloppe, la tolérance d'angle d'attaque, est faible. Tous les aviateurs vous le diront: plus un avion  a un profil d'aile à faible traînée (efficace), plus il décroche facilement et brutalement. C'est pourquoi on a inventé les volets, et les becs de bord d'attaque: pour rendre l'aile "flexible" et lui permettre d'avoir tantôt des profils efficaces (pour voler vite et loin), tantôt des profils tolérants (pour voler lentement et tourner sec, ou décoller/atterrir).

Sur une lame d'arme blanche, le problème est à la fois plus simple et plus complexe: le but étant juste de couper, et non en plus de générer de la portance, le profil de lame est parfaitement symétrique et non "en virgule" comme une aile. Ceci interdit par contre de créer des artifices comme les volets ou les becs de bord d'attaque: il faudrait changer la courbure de la lame "dans les deux sens", ce qui imposerait une technologie inconnue à ce jour, sans parler du temps où ces lames étaient forgées... Il faut donc faire un choix.
La lame d'un katana est très efficace, très effilée, et coupe un peu mieux qu'une lame d'épée. Une lame d'épée, coupe moins bien (mais elle coupe quand même très bien, si si, j'insiste !), et elle est donc PLUS tolérante, et coupe donc PLUS facilement.
CONCLUSION: un expert maniant un katana coupera mieux (je ne parle pas d'escrime mais de coupe) qu'un expert maniant une épée bâtarde. Un novice coupera BEAUCOUP mieux avec une épée qu'avec un katana. D'où l'inutilité de s'entraîner à la coupe avec une épée, et l'utilité de le faire avec un katana.

Un mot sur la coupe nippone: ne pas confondre Tameshigiri, l'art de couper au mieux avec un sabre, et Batto Do, l'apprentissage de la coupe au travers de katas de COMBAT (typé iaido). L'un est une technique de test (ou de boucher ^^), l'autre une appréhension du combat au sabre qui ne peut s'envisager qu'à travers le iaido et le kenjutsu.

Un mot enfin sur le kendo: quand on apprend à manier un shinai, on fait men/kote/do en grand. Ensuite, au bout d'un an, on commence à utiliser en geiko petit men/kote. Pourquoi? Parce qu'il faut apprendre à faire grand avant de faire petit. Parce qu'il faut éduquer les poignets, les coudes, et les avant bras, leur donner force et précision. Il faut aussi assouplir les épaules. Ensuite, et seulement ensuite, on fait petit pour respecter l'intelligence du combat qui dicte de frapper "directement sans ouvrir sa garde"...
C'est pareil pour la coupe. D'expérience perso, avec une lame suffisamment affûtée et un peu de contrôle dans les poignets, couper sur une grande frappe est -relativement- facile. Couper petit... oui, ça se fait, les bons jours, quand le sens du vent est bon, et qu'on est inspiré après une demi-journée de méditation et de pratique du sabre !!!
Donc on apprend d'abord à couper en grand avant de savoir couper en petit, ce qui est BEAUCOUP plus difficile, surtout avec une lame qui ne pardonne rien comme celle d'un sabre japonais.

un dernier mot: les japonais ne sont pas obnubilés par "le tranchant le plus effilé du monde qui coupe un foulard de soie rien qu'en le regardant". Ceux qui sont ainsi sont plus souvent des européens ou des américains fascinés par le tranchant d'un katana - puisque la plupart d'entre eux ont de fausses opinions sur celui d'une épée - (nombre de gens croient qu'une vraie épée médiévale assome au lieu de couper...sic...). Deux preuves:
- les samurais savaient que contre une armure un tranchant dur et effilé pouvait casser: aussi "désaffûtaient"-ils leur sabre préféré pour partir en guerre, et les réaffûtaient ils ensuite pour un usage civil, pour couper mieux des cibles "molles" et aussi pour l'esthétique.
- tous ou presque, les meilleurs d'entre eux en premier (Miyamoto Musashi par exemple) savaient qu'un bon coup de de bokken et paf, c'est la blessure grave ou la mort. Si un sabre de bois peut tuer, alors un sabre de métal, même complètement défoncé, peut le faire aussi. La logique minimaliste du combat n'a donc rien à voir avec le pouvoir de coupe maximum de l'arme qui est utilisée.