Avec le temps, les réflexions, la pratique, viennent parfois des éclaircissements spontanés sur notre chère Voie du Sabre.
Je dis éclaircissements car bien souvent c'est une idée qui traverse l'esprit alors qu'on ne l'avait pas sollicitée, qui survient, fréquemment, après un entraînement, quand on y repense.
Ici, c'est après une remarque de mon maître et une discussion avec un sempai, le tout appuyé par d'autres lectures sur le web.
Pour faire court:
"En Geiko il faut sans relâche travailler Men et ne pas se reposer sur les autres techniques, même et surtout si on est bon dans celles-ci."
"Quelqu'un qui est trop en contre, un jour, plafonne, même si au début il semble plus fort que les autres. A terme, celui-ci ne saura pas travailler sa construction de point et son seme aussi bien qu'un kendoka plus offensif."
"The concept of Kendo is to discipline the human character through the application of the principles of the Katana (sword)."

Pour résumer, condenser au maximum, le Kendo idéal, c'est faire seme, briser la défense de l'esprit d'Aite (l'autre, le gars en face, le partenaire), faire Men avec abandon, puis Zanshin, le tout avec Mushin, l'esprit vide.
De là, tout part, de là, tout revient.
Comment avoir un Seme convainquant si on ne sait pas faire Kote et Do ? Comment faire preuve de Zanshin si on ne connait pas les Ooji waza (les contres), ou connaître les frappes "avec abandon de soi" si on ne travaille pas assidument les techniques offensives ?

La dernière assertion m'a beaucoup tourmenté, d'autant que je connais un peu le kenjutsu/iaido/batto do et l'escrime médiévale germanique. Le Kendo, soyons clair, n'est pas l'art de combat à l'arme blanche le plus réaliste du monde... Cela dit il n'est pas si mal classé que certains voudraient bien l'admettre...
Mais, au fond, ça n'est pas l'important. Il est bien dit "the principles" et pas "the killing skills" ou même "the techniques".

Le Kendo est une méditation, au sens "d'entraînement de l'âme". A ce titre, son but est spirituel, pour ne pas dire religieux (je pense que ça doit l'être pour les bouddhistes zen).

Comme je l'avais perçu (voir mon essai "De l'homme, de sa force, de ses limites, de son équilibre"), le corps et l'âme ont plus d'affinités entre eux que l'esprit n'en a avec chacun. Discipliner le corps discipline l'âme. "Eteindre" l'esprit limite le parasitage de la réflexion sur l'instant, le présent, le seul endroit où existe le corps, finalement. Le futur, et le passé, sont des artefacts de l'esprit. Sans esprit, il n'y a rien que le présent, et le corps. Une leçon a bien retenir pour nos sociétés modernes: à force de vivre dans le passé (analyser des ribambelles de chiffres) et dans le futur (faire en sorte que dans x mois les actionnaires aient gagnés x M€) (typique d'un projet quelconque au niveau professionnel), on oublie bien trop que le présent seul est notre lieu de Vie.

Il faut donc travailler le corps, pour travailler l'âme, et éteindre l'esprit. C'est le sens de "Mushin" (ne pas penser). Voir, sentir, agir, être disponible, attentif (Zanshin), participant de son présent (Seme)... sans se disperser en se projetant dans l'avenir ou en se réfugiant dans le passé. A noter, grand paradoxe, que prévoir et profiter de son expérience sont deux grands piliers de toute escrime. On résoud le paradoxe en vivant dans le présent et en intégrant le passé et le futur à ce présent. C'est ainsi que les maîtres expliquent ce qu'ils "sentent" du futur: notre futur n'est qu'une extension de leur présent: nous sommes justes trop myopes pour le voir !

L'abandon de son ego, de Soi, ensuite, vient avec l'engagement du corps qui suit la frappe. L'abandon de la préoccupation de réussir, de gagner (qui n'est pas contradictoire avec le fait de faire de son mieux, avec courage, et de s'acharner à s'améliorer !!).

Le gain spirituel est évident. A force de tout vouloir gagner, de trop chercher le gain, à force de trop "vouloir" (au sens possessif du terme) tout court, on perd son âme (regardez bien le monde dans lequel vous vous trouvez, les exemples pullulent dans les journaux).

En escrime, par contre, technique, sanguinaire, de champ de bataille, suivre sa frappe est suicidaire. "Passer" comme en Kendo, c'est mourir si sa propre attaque échoue. En Kenjutsu, en escrime médiévale, on ne passe pas ou très peu. On contourne, par prudence, même si la composante frontale du mouvement est essentielle pour couper. En gros, on fait toujours Nuki.

C'est justement un des symboles de la réalité du Kendo en tant que méditation, en tant qu'escrime de l'âme. Savoir tout parier sur sa première frappe, et la suivre avec conviction, en abandon de son ego (au risque de se faire étriper dans le millième de seconde qui suit), c'est réussir une action idéale et parfaite, qui reflète l'âme. C'est le vrai courage, non pas sur un champ de bataille, où c'est hors de propos, débile, comme vous voulez, mais dans un contexte où on ne va pas vraiment mourir... pourquoi avoir peur ? C'est le courage de vivre, paradoxalement, le courage et la vertu d'être libre, détaché de l'idée de Moi à laquelle on s'attache, et qui est notre plus grand frein, notre prison. (Voir à ce sujet le très beau texte de Rudyard Kipling "Tu seras un homme, mon fils").

Là se rejoint l'idéal Bouddhiste de l'Illumination (le Satori) et le Kendo.
- Le Zanshin, la disponibilité d'esprit, c'est la disponibilité au monde extérieur de celui qui a abandonné son Moi, son ego, et qui a vaincu sa peur de mourir: il s'occupe des autres, non pour fuir ses peurs, mais parce qu'il les a vaincues.
- Le Mushin, c'est laisser son âme s'exprimer loin de la prison conceptuelle qu'est l'esprit. Cela ne veut pas dire que l'esprit est mauvais, il est même indispensable. Il est l'outil qui a permis à l'homme d'être ce qu'il est alors que c'est une bête très faible, finalement. Il est aussi, a contrario, dans son excès, la béquille sur laquelle les sociétés boîteuses de ne plus avoir d'âme se reposent, ainsi que l'arme de destruction massive que nous déployons tous les jours, tous ensembles, en faisant fonctionner le monstrueux hydre qui nous fait vivre. Le Mushin, c'est savoir arrêter l'esprit, afin d'en comprendre les excès, et d'acquérir la sagesse de le remettre à sa juste place.
- Le Seme, c'est la prise au réel présent. C'est l'esprit d'action, qui doit habiter l'Illuminé. Contrairement à ce qui est souvent cru du grand public, l'Illuminsation Bouddhiste ça n'est pas devenir parfait, se détacher du réel et se casser bien content, égoïstement, de l'Enfer terrestre. Le véritable Illuminé ne souffre plus puisque son ego a disparu. Mais il reste là pour aider les autres à faire de même. Dans ce sens, les grands maîtres de Kendo sont un peu des prêtres (je ne prétend pas qu'ils aient atteint l'Illumination, mais on va dire qu'ils en sont bien souvent plus proches que le commun des mortels).
- Men, enfin, c'est une communication. Pourquoi Men et pas Kote ou Do ? Men, c'est une frappe qu'on voit, elle frappe le haut du visage, entre les yeux, le "3e oeil", celui de l'âme. La main gauche est en face du coeur de l'autre. C'est aussi la frappe la plus difficile, celle qui demande le plus au corps et à l'âme. Mettre Men à quelqu'un, c'est apporter quelque chose à soi, par l'effort requis, mais aussi à l'autre: lui montrer, par cette victoire toute relative, qu'il a manqué de mushin/zanshin/seme... et qu'il doit encore progresser.
- Petite parenthèse: je me fais cette réflexion: au Kendo, on fait Men, Kote, et Do. On frappe le 3e oeil (l'âme), le Kote (la "main", l'interface la plus directe entre l'homme et son environnement), et le Do (le "tanden", l'océan de l'énergie vitale du corps). C'est à dire l'âme, le corps, et "l'esprit pratique", la main (voir concept de l'Homo Faber). Loin des explications sanguinaires de la validité (bien réelle) des frappes, celle-ci me satisfait encore davantage.

Qu'est-ce le Kendo ? Un moyen accessible à tous d'entrevoir, avec beaucoup d'efforts et de pratique, et beaucoup de temps, un concept spirituel de la Vie qui semble, même avec un intellect développé, pratiquement inacessible. C'est une méditation musculaire, un chemin vers un idéal religieux mais aussi simplement spirituel, philosophique, qui unit le corps et l'âme.

Aussi paradoxal que ça puisse paraître vu les contraintes et l'effort requis, le Kendo, c'est l'un des chemins qui mène à la Vie et à la Liberté.

Mushin, Seme, Men / Ki Ken Tai No Ichi, Zanshin... Tout est là.