LE GROUPE: En finir avec la "fracture sociale" et l'inégalité.

Ô combien elle m'exaspère, cette expression !
La fracture sociale, la fameuse "société à deux vitesses", que tour à tour on rend responsable de tous les maux du pays et des voisins, ou que l'on nie, purement et simplement, par exemple en déclarant que les banlieusards choisissent de vivre dans une banlieue pourrie (et pas à Neuilly-sur-Seine comme tous les gens biens).

DIVIDE ET IMPERA. Avant de faire de la politique, apprenons nos classiques.

Ainsi, selon la sensibilité politique, on place cette fracture plus ou moins haut dans l'échelon du plus au moins riche. On crée des riches et des pauvres là où il n'y a que des individus.
Je ne nie pas qu'il existe des riches, et des pauvres, tout comme je ne nie pas qu'il y ait des gens en bonne et en mauvaise santé, des gens saints d'esprit et des fous. Je ne nie pas l'inégalité, je ne la refuse pas, je n'essaye pas d'en créer un autre "pour compenser". Comme s'il était possible de compenser! Comme s'il était possible de penser une égalité quelque part, dans quelque domaine que ce soit! Le judéo-christianisme l'a inventé, cette notion d'égalité, et l'instrument politique de l'ancien régime, lié à l'Église, a du s'inventer une schizophrénie de premier ordre pour ne pas en tenir compte.
Les Lumières en ont fait quelque chose de toujours aussi faux, mais d'intéressant dans sa perspective d'"égalité des droits". Le droit, c'est à dire la sphère légale, on peut agir dessus. "Égalité des droits à égalité de devoirs" aurait été plus juste, mais il faut pardonner l'élan spontané de générosité de cette période positive où l'on changeait le monde.
Mais ailleurs il n'y a pas d'égalité. Tous les individus ont des capacités différentes, des origines sociales différentes, et par là même ils ne sont pas égaux.
La seule égalité qu'on peut artificiellement leur offrir, c'est de se battre selon les mêmes règles et avec les mêmes armes. L'inégalité fait partie de la nature et est un puissant moteur de la vie. De même l'inégalité sociale est un puissant moteur de civilisation. Charge à cette civilisation, pour être juste, non pas de "niveler" la population, mais de ne pas former des castes imperméables. Assurer à chacun la certitude de se battre dans le même cadre de loi et avec les mêmes armes, voilà la justice sociale, qui est tout sauf une non reconnaissance de l'inégalité entre les gens, ou, pire, une tentative forcément maladroite de rétablir cette inégalité en en créant d'autres, ou en nivelant (par le bas).
Comment peut-on ainsi pester à la fois contre les inégalités et la disparition de l'ascenseur social ? L'un implique l'autre !
Le nivellement, de même, se fait toujours par le bas, parce qu'on ne peut aller à l'encontre de la nature: il est plus facile d'affaiblir que de renforcer. Le nivellement crée une réelle fracture, en deux parties, qui est la raison de la chute de l'utopie communiste. En nivelant, on crée non pas un mais deux niveaux: on sépare ceux qui sont nivelés, qui n'ont pas vraiment le choix, de ceux qui nivèlent, qui peuvent se plier au nivellement, s'ils sont assez fanatiques et jusque-boutistes, ou pas, ce qui arrive généralement.
La création de castes, elle, est presque inévitable, et est due à une combinaison de deux facteurs économiques et sociaux: la notion d'héritage, issue de celle de la propriété privée, et l'inégalité fondamentale entre les individus. Inévitablement, si on prend une population lambda, même "égalisée", au cours de leur vie, certains de ses membres vont "réussir" socialement, et d'autres non, à cause ou grâce à l'inégalité de force, de caractère, d'intelligence, de perception du monde et de morale qui les distingue. Le leg d'une partie des résultats d'une génération (qui est la richesse produite, en argent, en éducation, en expérience) fait que la seconde génération n'est déjà plus en situation d'égalité sociale. Au bout d'un certain nombre de générations, ceux qui auront été régulièrement raisonnables et qui auront réussi s'élèveront à un tel point parmi les autres, fortunes dilapidées, accidents de la vie, échec de génération en génération, que même avec des individus très moyens voire peu efficaces, la chute de leur famille sera tellement faible à côté des sommets atteints qu'ils continueront à dominer.
A contrario, la concentration des richesses dans les mêmes mains, et la mauvaise politique de génération de "lesser sons of greater sires" assèchera suffisamment la société qu'ils dirigent pour que l'ascension sociale ne soit plus possible. Ainsi, dans le fonctionnement sain et naturel d'une société, une stratification, une sédimentation, de plus en plus injuste pour la génération en cours, s'opère.
La stratification en classes sociales imperméables d'une société est inévitable et est une maladie du temps, comme la vieillesse. Elle est le signe de la mort imminente d'une civilisation. Cette mort sera plus ou moins rapide en fonction des troubles qui agiteront à ce moment là le peuple de cette société, et de l'état global du système monde dans lequel ils évoluent. Cette mort peut-être une révolution violente et sanglante, sur quelques années, ou une lente déliquescence putride, qui peut durer des siècles.
Tout comme l'homme est mortel, ce qu'il bâtit, civilisation y compris, l'est aussi. Le vieillissement sclérose, c'est bien connu. Et la sclérose tue.

Mais revenons à cette chère vieille fracture. Elle illustre une idée simpliste de l'inégalité. Même sédimentée, l'inégalité n'est pas à un niveau mais à plusieurs, comme dans le fond du lit d'une rivière. Plus finement, même, et pour employer une métaphore physique, c'est une fracture... continue ! L'inégalité sociale est un gradient, de richesse, de culture, d'éducation, de vertus (et chaque notion a son gradient qui ne répond pas à la même fonction de répartition, il y a des riches idiots et des pauvres qui réfléchissent, les fameux mécontents de Talleyrand).

Pratique pour régner ! Sur un gradient continu d'attributions, de privilèges, mais aussi de vertus, on place la fracture ou on veut, selon le résultat politique espéré, puisqu'elle n'existe pas. Demandez à un mathématicien de vous trouver une discontinuité sur une fonction continue, il ne le fera pas, et vous rira au nez. Payez-le suffisamment, il vous la trouvera, et ou vous voulez, encore !

Ainsi, en plaçant la fracture (et autre source d'inégalité décriée à tort et à travers) où l'on veut, un objectif est atteint: séparer une population en sous-peuples, en les opposant sur leurs avantages et leurs lots d'inconvénients: on opposera le travailleur salarié au libéral, le cadre à l'ouvrier, l'immigré au français "de souche" (genre ça existe), le travailleur au chômeur, le musulman au juif, au chrétien et à l'athée... La liste est interminable. La nation n'est pas fracturée, elle est multi-clivée, morcelée. Rentrez pas là dedans, c'est une vraie boucherie ! Et on en arrive au même mal que dans le nivellement, écrasement, je devrais dire, pour illustrer le côté "par le bas". Tout comme il y a les écrasés et les écraseurs, il y a les morcelés et les morceleurs. De tous poils, de tout bords politiques, les morceleurs suivent une règle simple:
DIVIDE ET IMPERA. Sales riches qui gagnez 4000 € par couple à Paris d'un côté, sales Roms qui êtes tous des voleurs c'est bien connu de l'autre. La liste est longue. Et pendant que les morceaux s'agitent dans les tressautements de l'agonie, les morceleurs passent à table... La nation, le peuple, est morcelé, par la fracture et par d'autres choses du même tonneau, parce qu'une population désunie est plus simple à contrôler et à distraire.

Cependant, le vrai mal est encore ailleurs.
Si l'inégalité est un gradient continu (ou au moins continu par morceaux si de vraies castes se créent, comme dans l'oligarchie actuelle), le milieu, la population, elle, est discontinue par nature. En morcelant au maximum la population, on en arrive à séparer tous les gens un par un. Là où le politique crée un morcellement à l'emporte pièce, le vrai pouvoir fait encore plus fort: il vaporise.
Notre société est un gaz, et non plus un liquide. Il n'y a plus de ciment entre les briques, mais il n'y a plus non plus de briques, puisque la dernière, l'unitaire, la famille, est en train de se dissoudre totalement. Chacun, dans l'autisme caractérisé de notre individualisme, va dans son coin, fait pour lui, essaye de surnager. Chacun, dans sa recherche sans faim de plaisir immédiat et personnel, se soustrait aux forces de cohésion qui permettent l'existence d'une société. Chacun pour soi, Dieu pour tous, oh mais attendez, Dieu est mort, donc en fait, heu, chacun pour soi, quoi...

Ainsi, le pouvoir économique, qui a créé le modèle du consommateur pour le substituer à celui de citoyen, de l'ère industrielle, a pu vaporiser la société, foyer par foyer, et puisqu'avoir des enfants n'est plus vraiment à la mode, à l'heure du "TINK" (two income no kid, ou deux revenus et pas d'enfants, modèle de "foyer" originaire de milieux homosexuels américains, et depuis répandus dans les communautés hétéros), bientôt individu par individu. Ces géniaux atomiseurs ont ainsi pu pousser à son paroxysme "DIVIDE ET IMPERA". Ainsi, chacun, désorienté dans un gaz mouvant sans cesse, flottant à vau l'eau, presque au hasard, ne sent une appartenance à rien ni à personne, et ne connaît que les bords du contenant qu'il occupe. Vaporisés aussi, dans l'ombre des directoires d'entreprises et des comités d'actionnaires, les visages du pouvoir, eux aussi en apparence morcelés jusqu'à l'individu.
Dans cette soupe primitive de particules élémentaires où aucun atome ne peut exister, le pouvoir permet deux choses:
- Pas de visage sur le pouvoir, pas de grand dictateur, pas de roi, pas d'empereur. Ce pouvoir, désincarné, sorti de l'Histoire, se fait appeler "système".
- Si un visage devient connu pour un quelconque méfait, il hérite de la haine accumulée contre le système par ceux qui s'en plaignent. Il devient la tête de turc, LE salaud, comme s'il était isolé, seul de son état. Il plongera, avec attaché autour du cou les pêchés de tous les autres. Ainsi, le système, gaz dans le gaz, incolore, inodore, et sans saveur, persiste... Jusqu'à ce qu'un jour un solide ne crève la bouteille et disperse vraiment aux quatre vents le gaz qui nous sert de société.

Inattaquable de l'intérieur, ou presque, le pouvoir du gaz l'est, par contre, de l'extérieur. Parce que les usines à gaz sont fragiles quand le milieu dans lequel elles sont bâties change, quand la fonction pour laquelle on les a prévu est caduque. Et c'est bien le problème de l'Occident gazéifié. Comme je l'expliquerais dans d'autres articles, le système monde change et le XXIe siècle ne sera pas un siècle de domination occidentale. Mise sur la sellette, la bouteille de gaz devenue socialement inefficiente va subir le plus gros tremblement de terre de son histoire, et rencontrer d'autres sociétés, qui, si elles sont très loin d'être parfaites, ne sont pas gazéifiées, elles.