Contrairement à ce que le titre peut vous inspirer, je ne vais pas vous parler d’inflation, mais bien de politique dans son sens le plus large.

Je fais ici allusion à l’habitude française et européenne de faire de la numérologie sur le chiffre trois dès qu’on se met à parler politique.

Trois est un nombre fondateur du pouvoir et de la politique dans notre civilisation.

Il y a le trois du Père, du Fils et du Saint Esprit.

Il y a le trois du Triumvirat romain.

Trois, c’est le plus petit nombre de personnes duquel se dégage une majorité significative : seul, on est forcément majoritaire, à deux, à moins d’avoir une scission avec soi-même c’est un peu délicat (et source de très nombreux problèmes de couple), à trois, on obtient très vite deux et un, donc une majorité.

Trois, c’est aussi le nombre de castes de notre Ancien Régime : la Noblesse, le Clergé, le Tiers Etat, censés représenter le pouvoir terrestre, le pouvoir céleste, et … l’objet du pouvoir.

Les Nobles, possédant la terre et les armes, dirigeaient ce monde, le Clergé, acheté par ces nobles, et nobles eux-mêmes dès le rang d’évêques, produisait une idéologie apte à conserver le peuple dans sa soumission servile, et le Tiers-état, lui, trimait pour ce beau monde.

Ce bien beau modèle a été justifié pendant un temps, et l’époque féodale est loin d’être le pire régime politique que notre monde ait connu. Les nobles guerroyaient, le clergé représentait le savoir, la fonction culturelle, et l’espoir de ce monde sans concession, et le « tiers état » s’occupait de l’économie et de la production. Les nobles ne travaillaient pas à produire (du moins pas de manière continue) parce qu’être guerrier professionnel à ce temps là demandait un entraînement quotidien depuis le plus jeune âge, et que s’acquitter de la gestion administrative, bien moins primitive que l’on pourrait l’imaginer, des terres et royaumes possédés, occupait déjà un bon temps plein.

Puis vint l’absolutisme et le besoin pour le Roi de France de dominer ses nobles, tout en étant au départ le pauvre possesseur de terres ridicules et de richesses navrantes à côté de ducs d’Aquitaine, de Comtes de Toulouse et autres barons régnant sur de richissimes provinces. François Ier et ses successeurs créèrent donc progressivement l’absolutisme en affaiblissant les nobles en les sortant de leur utilité première, gérer et défendre leur terres, dans un système qui allait devenir à son point culminant la cour de Versailles : des nobles inutiles affairés à d’inutiles tâches, afin que le roi soit seul maître de son royaume. Seulement voilà, les nobles devenus inutiles, ne se justifiaient plus, et dès lors qu’un roi s’avéra plus faibles que les autres, la société, tendant toujours à s’équilibrer, décida que ce véritable cancer qu’était devenu la noblesse de ces temps là avait vécu, et qu’il était temps d’amputer la partie malade. Puisque les nobles étaient devenu une « élite » inutile, incapable, dévorant les richesses du royaume dans une débauche d’inutilités n’existant que pour leur jouissance (toute comparaison avec une autre époque serait purement fortuite, l’histoire ne cessant de se répéter), l’on décida de s’en débarrasser. Qui était ce « on » ? L’élite montante du Tiers État, la bourgeoisie, riche elle-même, instruite, industrieuse, qui, récupérant et amplifiant les sentiments négatifs du Tchandala à son profit, eut tôt fait de se débarrasser de la vieille et vile noblesse pour s’installer dans ses chaussons.

En ces temps là, le pouvoir absolu réuni dans les mains d’un seul homme devint non seulement intolérable mais aussi révéla ses failles : il suffit d’un incapable pour entraîner le pays tout entier dans la débâcle. Les grands philosophes des Lumières inventèrent donc un concept démocratique fondamental : la séparation des pouvoirs. Afin que personne ne puisse être juge et partie, ni n’applique des lois édictées par lui, on sépara l’exercice du pouvoir (l’exécutif) de la définition du cadre du pouvoir (le législatif) du jugement de ceux qui passent outre les limites de ce pouvoir (le judiciaire). On touchait là du doigt un grand concept, séparer les pouvoirs entre plusieurs mains. Ce qui évitait la catastrophe quand l’exercice du pouvoir revenait à un fou ou à un imbécile. On coupait encore en trois ce pouvoir qui n’en finit plus de devoir être divisé. Le grand écueil de ce concept, on le vit aujourd’hui : séparer le pouvoir politique en trois, c’est bien : excellent, même. Mais as-t-on séparé en trois LE pouvoir ? Assurément, pour une personne. Mais pour un groupe ? Si la séparation des pouvoirs politiques nous a débarrassé de l’absolutisme, elle ne nous protège en rien de deux autres grands maux :

- la fusion des pouvoirs politiques et non politiques

- l’oligarchie d’une même communauté d’intérêt et d’idées contrôlant tout à la fois ces trois pouvoirs politiques, ainsi que d’autres non politiques.

Dans le féodalisme, l’élite est divisée : l’élite incompétente fait péricliter ses terres, et se fait envahir à la première occasion par une autre, qui est au moins plus forte. Ainsi, le pouvoir est partagé entre de nombreuses mains et une certaine forme de sélection naturelle s’opère afin qu’au moins les plus forts soient ceux qui dirigent le plus de terres le plus longtemps. Avec un système centralisé, la paix relative engendrée permet l’encroûtement progressif du système, absolutiste ou oligarchique. (Voir mon billet sur la stratification et la sédimentation d’une civilisation avec le temps). Malgré ses immenses défauts, le féodalisme sauvage évite à l’élite au pouvoir de vieillir, de se scléroser. Étant donné la primitivité du système, il n’y a pas non plus de distinction entre pouvoir politique et pouvoir réel.

 

Qu’est-ce que le pouvoir réel ? De l’Antiquité à nos jours, il n’a pas changé. Le Pouvoir, c’est la Richesse. L’argent aujourd’hui, les terres hier. Etre puissant c’est posséder le carburant de l’économie de la civilisation dans laquelle on vit. Auparavant, c’était les terres, qui nourrissent les travailleurs, l’armée, et dont les surplus de production se transforment en d’autres biens. Les seigneurs du Japon féodal mesuraient leur richesse à la production annuelle de riz de leurs terres. Aujourd’hui, c’est la richesse d’argent et de moyens de production d’argent qui est le vrai pouvoir, selon le simple principe que tout s’achète et tout se vend, quoi qu’on veuille bien en dire. A ce sujet je vous conseille de lire l’excellent « 99 francs » de Frédéric Beigbeder. Les attributs du pouvoir, les armes, les hommes politiques, les réseaux d’influence, tout se monnaye. L’argent est un Moyen universel et posséder ses moyens de production (entreprises, banques, bourses) est l’exercice du pouvoir. Celui qui contrôle l’économie contrôle le monde, c’est le vrai Noble d’aujourd’hui. Le pouvoir politique lui est inféodé, ne serait-ce que parce que pour maximiser son score de séduction, un homme politique moderne, non pas un expert ès cybernétique mais un véritable Hitch pour le peuple, a besoin, comme tout séducteur, de beaucoup d’argent pour ses moyens de séduction, campagne électorale en tête, réseaux d’influence, etc. Il est impossible de devenir président des États-Unis ou de France sans être « ami » avec de richissimes et influentes personnalités. Il s’ensuit qu’aucun homme politique ne peut aller à l’encontre du pouvoir de l’argent dans son véritable agenda s’il veut l’ombre d’une chance de gagner, et s’il inclut une tendance forte à aller à l’encontre de ce pouvoir dans son discours, c’est qu’il ment, purement et simplement : toute l’origine des fameuses promesses électorales. Nous avons donc un pouvoir dual comme durant les Empires et la Restauration : le vrai pouvoir économique, semblable aux riches bourgeois en tête de la révolution industrielle d’alors, et le pouvoir politique, semblable à ces nobles que les premiers épousaient pour « s’acheter un titre », ces mêmes nobles trop contents de « redorer leur blason ».

Nous le savons, tous, et nous, qui ne sommes pas de ces mondes, nous ne faisons rien. Pourquoi ? Parce que ce régime est le plus brillant, le plus intelligent, les plus fin qui aie jamais existé. Il n’impose rien par la force, il endort, il distrait, il achète. La où une dictature punit, enferme, torture, se salit les mains, ce nouveau système, subtil, donne à chacun « la juste suffisance de la solvabilité » et le gangrène ainsi par ce qui immobilise quiconque : la peur de perdre ce qu’on a, ses « acquis », son revenu, ses avantages sociaux, sa tranquillité, son confort. Infecté de faiblesse, le Tchandala râle, mais subit, parce que, comme tout le reste, il a été acheté.

Ce diptyque de pouvoir politico-économique, qui a régné sur le XXe siècle, ne tiendrait pas, pourtant, seul. Il lui faut un troisième larron, en étroite collaboration avec les deux premiers, issu du même milieu, pour que chacun se plaise à sa place. Puisque Dieu est mort et que ses comparses ont quitté le monde du pouvoir, en attendant la mort lente de leur instrument de pouvoir sans objet, suivie de la leur, il faut réinventer le clergé, la religion, l’opium du peuple. Il faut un organisme à cette mécanique de pouvoir qui maintienne le Tchandala dans son état pathétique de mécontentement passif, qui lui vende un espoir stérile à ajouter à sa juste suffisance, auquel se raccrocher comme leurs aïeux s’accrochaient au Paradis promis aux pauvres refusant la puissance. Voici enfin le nouveau triumvirat du Pouvoir :

                      POUVOIR ÉCONOMIQUE POUVOIR POLITIQUE POUVOIR MÉDIATIQUE

Les médias sont le nouveau clergé, les animateurs et autres producteur de presse people/de genre les nouveaux prêtres. Nietzsche disait des prêtres qu’ils commettaient le double méfait de vendre à leurs ouailles une idéologie contre nature les rendant décadents (c'est-à-dire privés de leur élan vital, de leur volonté de puissance), et de leur laisser l’espoir les empêchant de toucher le fond et de se remettre en question ou de disparaître. J’ajouterais qu’en organisant une divine comédie promettant que les derniers seraient les premiers, ils laissaient sans crainte de trop de révoltes les nobles peu scrupuleux tirant trop de jus de leurs oranges à pattes.

Aujourd’hui, les mass media font la même chose, et leurs œuvres vives sont mes prêtres. Comme eux, ils vendent à la plèbe une imbuvable promesse, celle de la satisfaction immédiate des désirs par la consommation. Les derniers seront les premiers puisque la consommation a créé le « chic et pas cher », le « luxe pas cher », et la tendance « chic et pas chère ». Dans un monde où même la guerre, paraît-il, se fait « pas chère » (oui, on parle de conflit low cost, aujourd’hui), on raconte décidément n’importe quoi, et plus c’est gros, plus ça passe. Les mannequins à la mode et les actrices défilent pour H&M, et la consommatrice de base s’y croit, avec les mêmes vêtements sur le dos. Si on peut tout avoir pas cher, pourquoi essayer de vraiment monter ? Idéologie décadente ! De toute façon, on a quand même de quoi manger (mal), se loger (mal), se soigner (mal), et même de se faire plaisir (mai alors attention, en low cost), alors on va pas se plaindre : faux espoir évitant de toucher le fond. L’objectif de ces mass media, télé, presse à sensation, et autres, est atteint : jamais le cerveau de Tchandala n’aura été aussi disponible. Il faut dire qu’on a instruit et éveillé ces braves paysans pour qu’ils servent à produire de la technologie. Par là même on leur a offert un pouvoir, qu’il s’agit de leur voler, sous leur nez, avec leur consentement. D’une pierre trois coups : ça les endort, ça rapporte, et ça les fait consommer davantage, donc ça rapporte encore plus. Quand les artistes contestataires vendent des disques, le pouvoir économique s’enrichit, s’accroît. Le malheur de Tchandala nourrit l’hydre, son faux bonheur low cost aussi !

Modèle typique du pouvoir en occident dans la 2e moitié du XXe siècle, ce modèle est pourtant d’ores et déjà usé, puisque l’auxiliaire, le troisième larron, le petit dernier, s’est montré plus capable et moins dangereux que le second, le pouvoir politique.

En effet, ce pouvoir politique, même manipulé, même acheté, reste soumis au vote de Tchandala pour fonctionner. Et si, aussi improbable que cela puisse paraître, les rebelles trouvaient une faille à la cuirasse de l’Etoile de la Mort ? Si le ras le bol de faux bonheur de certains de ces cerveaux suffisait à ne plus les rendre disponibles, et qu’ils devenaient assez influents pour entraîner les autres avec eux ? Et si la classe montante, le « gratin de Tchandala », déclenchait une révolte, pire, une révolution ? Si elle élisait une personnalité suffisamment folle pour suivre l’impulsion de son peuple et se débarrasser de ses chaînes de retours d’ascenseur ? A la fin du XXe siècle, le monde commence à se fragmenter, des pays qui ne comptaient pas commencent à mettre leur nez dehors, dans l’arène internationale. L’accélération de l’inégalité de la répartition des richesses se fait sentir dans le monde, mais aussi en occident. Le pouvoir économique, qui comme tout pouvoir n’en a jamais assez, doit s’assurer de ne jamais se retrouver face à un homme politique se rappelant soudain que tous les citoyens de son pays sont soumis aux mêmes lois, et, théoriquement, à son pouvoir. Que les pouvoirs régaliens appartiennent directement à l’Etat, et pas à l’argent, qui ne le possède que par son intermédiaire. De plus, la dernière combine à la mode pour s’enrichir vite et bien, la financiarisation de l’économie, va avoir besoin, pour se réaliser sans que les cadres techniques qui la permettent ne se rendent compte qu’on se moque ouvertement de tout un chacun, d’un « surge » dans les distractions offertes à Tchandala, et des ventes de psychotropes par la même occasion.

Rompus à l’usage du pouvoir, à la cybernétique, le pouvoir économique va appliquer non une mais deux stratégies pour se prémunir de tout problème au niveau politique. L’un d’eux au moins fera l’objet d’un billet à part.

Le premier est d’assujettir la politique, le premier paravent, aux médias, le deuxième… et non l’inverse, comme du temps de l’ORTF, où l’état démocratiquement élu, et représentant du peuple, avait encore du pouvoir. La politique réalité, le show politique à l’américaine, était né. Désormais, le politique n’est plus un séducteur et un cybernéticien, il est un séducteur. La politique, de l’art de diriger les peuples, doit devenir l’Ile de la Tentation avec des costards cravates. La décrédibiliser, en y plaçant non l’élite, mais les ratés, les incapables, de la nouvelle oligarchie, la couper de son pouvoir en l’inféodant à Big Brother, le nouveau bras droit du pouvoir économique. La couper de sa base électorale, confuse, stupéfaite, hésitante, devant ces gens incapables de produire un programme, d’être cohérents, d’avoir du courage, qu’on leur propose comme classe politique. On lui enlève ses dernières raideurs aristocratiques en mêlant son sang avec celui des amuseurs publiques, prétendument artistes, en luis faisant jouer des farces burlesques et des frasques adultérines, pour amuser la plèbe et finir de tuer l’ombre majestueuse des anciens rois. A présent que la classe politique, sans pouvoir, ridicule, fait rire et fait pitié plus qu’elle ne représente quoi que ce soit, la boucle est bouclée. Plus personne n’est aux commandes, hormis « le système », le gaz qui commande dans le gaz commandé, et on est définitivement sorti de toute tentative démocratique. Le dernier lien entre le peuple et le pouvoir est rompu, on a fait rentrer les derniers dans la Matrice. Les fonctions régaliennes, diluées, confuses, disparaissent, et on inscrit dans les constitutions la vraie nature de la Force : les directives économiques. Quand le peuple n’en veut pas, on se passe de son avis. Et après, on se plaint que le peuple n’a plus d’identité, et se résume à une population ruminante ou stérilement rebelle à une autorité qu’elle ne conceptualise même pas.

Mais ça ne suffit pas : si le succès en Europe est total, et modèle du genre, les autres pays, les nouveaux, et même les Etats-Unis, qui gardent au moins pour eux, aussi mauvais que cela puisse paraître, un sens de la force non économique au travers de la puissance militaire et de la religion, menacent encore l’hégémonie du Capital. Pour cela, puisque les autres civilisations ne sont pas encore mûres pour l’ultra consumérisme et l’abandon des formes plus traditionnelles du Pouvoir, il faut déployer une vraie stratégie, qui n’est pas un tour de passe-passe pour civilisations vieillissantes et dont l’élan vital est déjà trop faible pour lutter. Cette fois-ci, on va frapper un grand coup. On va sortir la carte qui tabasse : l’enveloppement stratégique.

L’enveloppement stratégique consiste à attaquer au niveau supérieur des règles de conduite plutôt que d’affronter directement les forces vives. Exemple : battu en 1945 par les USA, le Japon, totalement ruiné sur tous les plans, dans sa lutte effrénée à la production et à la modernisation, va se relever malgré les restrictions et l’occupation militaire, par d’autres moyens, et devenir la 2e puissance mondiale, voire la première, si on fait abstraction des divers bricolages financiers qui habillent le PIB étasunien.

Ici l’enveloppement stratégique va être de nature plus géographique. En étant citoyen d’un état et confiné principalement dans celui-ci, on reste à la botte d’un éventuel furieux arrivant au pouvoir et décidant de réinvestir ses fonctions. Il faut sortir des frontières politiques. Par une attaque de flanc et un enveloppement à faire pâlir d’envie un grand chef de guerre, le pouvoir économique se fait non plus national, ou international, mais métanational, transnational. Il définit des entités qui sont plus grandes, plus riches, que les états. Loin des alliances militaro-étatiques, il tisse sa propre toile relationnelle, plus étoffée, il enveloppe le concept même d’état. La mondialisation de l’économie est une manœuvre d’enveloppement stratégique du pouvoir économique sur le pouvoir des nations. Face à ce pouvoir globalisé ne peut se dresser qu’un pouvoir régionalisé, qui ne peut que perdre, face à plus grand, plus riche, plus fort que lui.