Qu'est-ce qu'un état ? A quoi ça sert ?

Voilà une question fondamentale à laquelle il est de plus en plus difficile de répondre dans un monde de plus en plus confus, où tout le monde et son chien ignore les bases du système, par inculture, par désintérêt, ou justement par intérêt personnel.

Un état gère et administre un territoire, et une population. Un état démocratiquement élu base son administration sur l'assentiment du peuple. Si le peuple a un vrai désir de vivre ensemble et de la même manière, on l'appelle nation. L'État-nation n'est ni une ringardise surannée, ni une version light d'un état fasciste et nationaliste, c'est la BASE de la construction du système dans lequel on vit, c'est le produit des Lumières.
L'idée est simple et naturelle, je serais même tenté de dire "tribale": on se regroupe par affinité, on a un ferme sentiment d'appartenance à un groupe, et puisqu'il faut que ce corps ait un esprit pour l'animer, on vote pour élire un chef, et un état-major. Ce chef et ses subalternes reçoivent la tâche, le DEVOIR, de diriger le groupe au mieux de ses intérêts, pour clarifier, au mieux des intérêts du groupe.
Ceci est, décrit de manière extrêmement rudimentaire, le fonctionnement de base d'un état nation démocratique. C'est ce qu'a été la France, c'est ce qu'elle devrait rester.

Un état gère le territoire et le peuple dans de multiples domaines, mais il en est certains qu'on qualifie de "principaux", qui sont les fonctions régaliennes de l'état, au nombre de quatre:
- Assurer, par la diplomatie et la force militaire, la sécurité du peuple et de ses intérêts contre ses ennemis de l'extérieur.
- Assurer la sécurité intérieure et le maintien de l'ordre public, avec, notamment, des forces de police luttant contre les ennemis intérieurs.
- Définir le droit et rendre la justice.
- Définir la souveraineté économique et financière en émettant de la monnaie, notamment par le biais d'une banque centrale.

Voilà à quoi sert un état. En France, de tradition, et pour une raison de cohésion sociale évidente, on ajoute une autre fonction capitale: assurer l'éducation des jeunes.

Cinq piliers, donc: l'éducation, le droit, la défense, la police, la souveraineté économique.

Voici ce qui devrait, par le biais de la démocratie, être dans les mains, indirectement, du peuple, qui vote pour l'état.

Revenons à notre discussion du précédent billet. Dans le triumvirat du pouvoir actuel, pour résumer, on trouve, par ordre d'importance et de puissance assumée:
1) Le pouvoir économique
2) Le pouvoir médiatique
3) Le pouvoir politique

Simple constatation: le seul pouvoir sur lequel l'ensemble de la population a un semblant de contrôle est le dernier, le moins important. En effet, le peuple, que je sache, n'élit pas les conseils d'administration ni les comités d'actionnaires des entreprises, ne choisit pas ses animateurs, producteurs, ni ses patrons de grandes chaînes de télévision.

Deuxième constatation: vous vous rappelez ce que je vous disais sur l'enveloppement stratégique du pouvoir économique sur celui des états par le biais de la globalisation économique ? Je vais vous en montrer un exemple qui en symbolise la puissance: l'Europe.

Avant de vous en parler, je vais quand même vous donner mon opinion, puisque ça va vous démanger si je laisse la question en suspens.
Je suis foncièrement, viscéralement, génétiquement, pro-européen. J'ai dans mes veines du sang français, allemand, polonais, espagnol, italien, et hollandais. Et j'en oublie d'autres, ou ignore peut-être.
Je suis un enfant de l'Europe. Mon fils ajoute à tout cela du sang britannique, il l'est encore plus que moi.
L'Europe a toujours existé: de l'empire de Charlemagne, en guerres internes, en accords monarchiques, de mariages en familles dirigeant plusieurs de ses pays. Les liens qui nous unissent les uns aux autres ne sont pas tous des liens de cordialité, mais il sont des liens d'histoire commune. Bien sur les pays et les peuples sont différents les uns des autres. Mais un parisien et un marseillais n'ont-ils pas aussi différences et des différents ?
L'Europe est une famille, une fratrie, et comme toutes les familles, elle ne compte plus les embrouilles et les disputes, ainsi que les réconciliations. Mais les peuples de l'Europe sont un tout historique et culturel.
Je suis également pro-européen pour une raison toute bête d'efficacité. A l'heure actuelle, sur l'échiquier mondial, chaque pays d'Europe est juste trop petit pour lutter contre les poids lourds qui seront sur le devant de la scène géostratégique du XXIe siècle: la Chine, l'Inde, la Russie, et les Etats-Unis. Non seulement nous pouvons vivre ensemble, mais nous le devons. Nous resterons différents, allemands, britanniques, français, italiens, espagnols, polonais, c'est une certaine entrave à l'homogénéisation mais c'est aussi une richesse. Nos cultures et notre histoire sont bien trop riches pour se mêler en une seule. Tout le monde n'a pas la chance de n'avoir que 500 ans d'histoire...
Mais l'Union Européenne, à l'heure actuelle, est tout sauf l'Europe. Elle est un chancre qui ronge la notion même d'Europe, une trahison de la puissance actuelle, un cadavre zombifié d'une Europe assassinée, sacrifiée aux intérêts du pouvoir dominant, le pouvoir économique. La seule Europe qui aurait pu être, et qui doit être, est celle qui passe par les peuples d'Europe: une Europe de la politique, une Europe qui est UN Etat, et non l'instrument qu'elle est aujourd'hui: une arme au poing du pouvoir économique pour détruire le peu de forces politiques qu'il reste aux nations européennes.
L'Europe, en effet, dans sa dynamique actuelle, est non pas une force politique unificatrice, mais une machine à diluer la souveraineté.
Sur les cinq piliers de l'Etat à la française, qui est responsable de leur gestion ?
1) L'éducation: pour l'instant encore la France, mais l'Europe y prend ses aises.
2) Le droit: l'Europe édicte des lois qui doivent être respectées par les pays membres, et ne se prive pas de juger les lois propres à chaque pays.
3) La défense: où est passé l'armée européenne ? Ou est passé la volonté presque fondatrice de l'Europe, qui est de n'avoir qu'une armée, déjà pour pacifier la région, et pour mettre ses forces de défense en commun face à de multiples menaces éventuelles de l'extérieur? La défense européenne est le symbole de la maladie de l'Europe: pas de décision ferme et centrale, européenne, d'imposer sa vue stratégique (laquelle, déjà?) à ses membres, fiascos industriels en chaîne dus à l'individualisme forcené et l'étroitesse de vue des États membres (et la France est elle aussi lourdement responsable !) Individualisme qui va jusqu'à préférer du matériel de guerre non européen pour certaines armées d'Europe, sous prétexte uniquement économique. Tout matériel stratégique, et le matériel de guerre en fait partie, doit être produit localement, pour garder ses compétences, ses emplois, et surtout ne pas avoir de fil à la patte avec d'autres tierces puissances, même et surtout si elles sont alliées. Il est pour moi totalement impardonnable que le Royaume-Uni, la Belgique, la Pologne, et d'autres encore, aient choisi d'acheter américain plutôt qu'européen.
4) La police: je n'y connais pas grand chose, mais de surface, je pense que c'est peut-être un domaine où l'Europe est bénéfique, et ou chacun augmente ses possibilités de traque de criminels en coopérant, mais ou chacun garde sa souveraineté.
5) La souveraineté économique: tiens, comme par hasard, celle-ci est uniquement européenne: banque centrale européenne, euro, et... règlement économique interne écrit dans une constitution, du jamais vu !

L'Europe n'a pas l'organe décisionnel qui devrait être le sien afin de gérer la cybernétique européenne, le commandement européen, la mission principale de la politique. Par contre, l'Europe contrôle grosso modo la moitié des fonctions régaliennes des états membres, ou plutôt, reformulé correctement, prive les états membres de la moitié de leur outil politique.
Chacun est mal à l'aise, et ça se voit: le Royaume-Uni pratique agressivement une politique de "rendez-moi ce que je vous donne" vis à vis de l'Europe: elle ne s'investit pas, et reste finalement aussi liée aux États-Unis qu'à l'Europe. La France essaye, mais finalement non, mais finalement oui, et d'atermoiement en atermoiement fait ce que la politique française fait depuis la mort de de Gaulle: un pas en avant, un pas en arrière, du vent, du rien. La France est le pays qui a le plus perdu en se mettant à l'Europe, parce que quand on essaye sans essayer, on se plante ! Et L'Allemagne, ce pays qui mieux que les autres connaît les travers du fédéralisme et de la balkanisation historique de son Saint Empire, lassée des trahisons anglaises et des atermoiements français, l'Allemagne construit petit à petit un Europe dans l'Europe, en partenariat avec les nouveaux arrivants de l'Est. Quant à des derniers, qui ont tant besoin de développement après un demi-siècle de communisme, acceptent les subsides de l'Europe, mais aussi les coups de mains étasuniens, et, pourquoi pas, également russes. Il ne sont pas européens, ils sont à vendre.
L'Union Européenne est le symbole fait mécanique politique de la volonté du pouvoir économique de détruire la volonté de la sphère politique, seule soumise à la démocratie, sur l'échiquier du pouvoir actuel. L'UE, ridicule avorton né des amours contre nature des espoirs de trois cent millions de personnes, et de la puissance économique de quelques uns, est la fille indigne, incestueuse, de mères déjà vaincues et humiliées.
Face à cela, que faire ?
L'Europe, réalité historique, nécessité du futur, ne doit pas, ne doit jamais, être abandonnée. Mais l'Union Européenne, pervertie, ratée, est un faux départ. Continuer à s'engluer dans cette impasse est plus qu'inutile, c'est contre productif. Même son premier avatar, la communauté économique du charbon et de l'acier, la plus saine des formules, était déjà dans l'erreur: communauté économique, voilà l'erreur fondamentale ! Non pas qu'il ne faille pas de communauté au niveau économique, comme il en faudrait aussi au niveau de la défense, mais ça n'est pas l'essentiel. Quelle est la mission de la politique ? L'art de mener UN GROUPE vers un objectif défini dans un contexte donné. Sans groupe uni, pas de politique possible. La première notion de politique démocratique est la notion de peuple, de personnes. Avant de fonder une économie commune, une armée commune, il faut avoir un peuple commun. L'Europe aurait du être un pays, avant d'être quoi que ce soit d'autre. Une nation, un état, une armée.
Et si nous sommes trop stupides, trop cupides, trop individualistes, pour cette Europe là ? Mieux vaut encore, dans ce cas, rester Britanniques, Français, Allemands, Polonais. Au moins, les fonctions régaliennes appartiendront toutes à l'Etat, et non à un conglomérat blobesque qui n'est ni un gouvernement, ni un état, juste une assemblée de vautours égoïstes se disputant un budget qui ne leur revient même pas de droit, incapable qu'ils sont d'imposer une quelconque souveraineté.

Un État démocratique fort, un état pleinement souverain, qu'il soit l'Europe, la vraie, ou la France, est la seule garantie que son peuple peut avoir, lui assurant que sa voix sera entendue, que la démocratie existe encore, et n'est pas une chimère brandie par des incapables pour faire croire qu'ils ont encore une quelconque importance, face à une masse d'esclaves évincés de la logique du pouvoir par une manipulation faite à leur insu dans des sphères où leur voix n'a jamais été entendue.