A vrai dire, je me rend compte que la portée de mon précédent billet est essentiellement morale. Je pars du concept de l'état nation démocrate, je constate que dans le système actuel il n'est plus que le spectre de ce qu'il était, et je dénonce le phénomène.

Très bien, mais, à un niveau d'abstraction supérieur, est-ce un mal ? Si je sors de ce concept, si j'ose dire "on s'en fout de l'état nation démocrate", je retombe un niveau plus bas dans l'analyse. De moral, puis de légal, je tombe au domaine du possible, de l'impossible, de la science humaine.

Sortons donc du cadre du bien et du mal et passons dans celui, plus fondamental, de l'efficacité, de la froide logique, de la conception la plus brute que nous avons du monde, de ses unités de puissances, de ses échanges.

L'État serait-il, à l'heure de la globalisation économique, à l'heure des flux financiers globaux majoritaires aux flux intra-étatiques, à l'heure où plus de la moitié des mouvements de capitaux dans le monde appartiennent à l'économie souterraine, donc a-légale ou illégale, et donc hors de la Loi des États, l'état est-il encore une réalité "dans le coup" ?

Il faudrait, pour cela, que tous les états soient dans le cas des pays d'Europe, ou de l'occident, c'est à dire dans un mode de fonctionnement où le pouvoir politique ne vient qu'en troisième, après le pouvoir économique, et le pouvoir médiatique.

Il faudrait, dans ce cas, jeter la géopolitique à la poubelle, du moins dans sa forme actuelle, puisque les interactions étudiées sont celles des États, les richesses des États, l'armement des États, la stratégie des États.
On ne dirait plus en Corée, mais chez Daewoo, ou encore on ne parlerait pas des forces armées Indiennes, mais des forces armées de Tata, et on ne parlerait pas de la dette de la France, mais de celle de Total ou de Peugeot.

Force est de constater que tel n'est pas le cas. Les populations appartiennent encore aux États. Les infrastructures, les eaux territoriales, les armées. La Loi est nationale ou internationale, et même si ce sont les lobbyistes qui font les lois internationales, elles sont encore indissolublement liées aux pouvoirs politiques.

L'État est encore l'unité fondamentale de la géopolitique. Les interactions inter-étatiques, les alliances, les guerres, les traités, les instruments de l'Histoire en marche, sont encore liées aux États.

Quand on dit que tous les États occidentaux sont ruinés, embourbés dans d'insondables dettes, quand on place un pays sous la tutelle du FMI, c'est à l'État, et au peuple, qu'on s'adresse, pas aux entités de la force économique, les multi/trans/méta-nationales qui font et défont leurs richesses.

En Chine, où le pouvoir politique n'est ni faible ni démocratique, on dit aux chinois: "Enrichissez-vous, travaillez dur, faites des affaires... mais pas de politique!" En Russie, l'influence politique du régime de Vladimir Poutine et de son successeur a été capitale pour amorcer un progressif redressement du pays à partir des cendres de l'URSS.

Que déduire de ces constats ? Que là où il y a de la force, là où il y a de la volonté politique, là où personne ne s'est encore perdu dans une chimère ultra-libérale, virtuelle, gazéifiée, qui n'a de construit que le nom, l'ETAT est encore la première puissance, contrôlant à la fois l'économie et les médias. On ne met pas la charrue avant les bœufs.

On pourrait rétorquer à cela que ce sont des pays moins développés que l'Europe et les USA, et qu'il est donc normal qu'ils aient encore un fonctionnement quelque peu "archaïque".

Vision typiquement occidentale, héritée du sentiment de supériorité colonial du XIXe siècle. C'est une constante de l'occident de penser que le reste du monde est inculte, imbécile, arriéré. Avec la globalisation, notre pouvoir économique a cru pouvoir faire de la Chine une usine d'un milliard d'esclaves à la botte des brevets occidentaux, du cadavre de l'URSS une réserve de matières premières, tout comme le Moyen Orient, et de l'Inde une pépinière d'informaticiens compétents et sous payés. N'as-t'on rien retenu de la décolonisation ? Qu'est-ce qui intéresse aujourd'hui ces pays qui vont dominer le XXIe siècle ? Le transfert de technologie. Dans n'importe quel gros contrat technologique (usines, matériel militaire, etc.) ce qui décide les signatures des contrats, outre le prix, et le lobbying des états, c'est la quantité et la qualité de transfert technologique. Est-ce que la situation va durer éternellement ?
Je ne le crois pas. Rien ne prédestine un chinois ou un indien à avoir moins d'idées novatrices qu'un européen, un russe ou un américain. Et ne me jouez pas le couplet de la "civilisation chinoise tournée vers le passé" ou encore de "la civilisation indienne torpillée d'immobilisme par son système de castes".
Ces relents nauséabonds dixneuvièmistes sont juste bons à rassurer nos populations vieillissantes qui n'ont pas évoluées depuis ce qu'on leur racontait quand ils étaient petits sur le grand train des seigneurs blancs à Saïgon, et à faire rire dans les satires telles que les films de Jean Dujardin-OSS 117...
Ces pays rattrapent leur retard technologique en achetant des "cours" à des pays qui, eux, ont un savoir encore en avance, mais de gros trous dans leurs caisses. C'est un marché, un deal, pas une constante "raciale" qui va durer pour l'éternité. Lorsque ces pays auront comblé leur retard, auront-ils encore besoin de ces coûteuses perfusions technologiques, auront-ils besoin de "notre" tutelle ? Ils seront riches, ils auront encore des états volontaires, ils produiront ce dont ils ont besoin et vendront ce qu'ils ont en trop. Avec une population d'un milliard de personnes, dont le niveau de formation s'élève à la vitesse de leur croissance économique, ils auront même statistiquement plus de chances de faire venir au monde des génies qui pourront rafler des Prix Nobels!
Attention, je ne crie pas "Au voleur!" ou "Salauds!" à ces pays. Je serais tenté de leur dire "Bien joué, j'aurais fait de même à votre place!"
Mais nous autres européens, avec notre population vieillissante, notre déficit démographique, notre dette insondable, nos jeunes qui n'ont pu travailler à "pisser du brevet" inemployés, nos capacités de production de biens et services externalisées, que feront nous ? Non pas nous, au sens "nos entreprises méta-nationales dont les dirigeants ont encore quelque part dans un coin poussiéreux une carte d'identité française ou britannique" (J'imagine que les orchestrateurs du naufrage de notre civilisation, à qui je nie toute qualité sauf celle de l'extrême intelligence, doivent avoir un "plan B" prêt à se déclencher lorsque l'Europe disparaîtra, telle une Atlantide politico-économique).
Mais nous, peuples d'Europe, que deviendrons-nous ?

Mais trêve de pessimisme et de catastrophisme. Nous avons mis les doigts dans l'engrenage, et même les mains, les pieds, la tête, etc. Est on perdu ?
Oui, si l'on continue à croire que le "concept d'État est périmé", et que le pouvoir politique n'a plus d'influence sur la marche du monde.
Oui, si l'on fait confiance à l'Union Européenne pour régler le problème.
Oui, si du sang neuf n'est pas rapidement apporté à la classe politique qui gouverne (ou est dans l'opposition) actuellement.
Que faire alors ?
Je vous réponds par l'absurde. Voici ce qu'il ne faut surtout pas faire sous forme de comptine rigolote (qui n'est pas de moi et dont j'ignore l'auteur):

« Il était une fois quatre individus qu'on appelait
Tout le monde - Quelqu'un - Chacun - et Personne..
Il y avait un important travail à faire,
Et on a demandé à Tout le monde de le faire.
Tout le monde était persuadé que Quelqu'un le ferait.
Chacun pouvait l'avoir fait, mais en réalité Personne ne le fit.
Quelqu'un se fâcha car c'était le travail de Tout le monde !
Tout le monde pensa que Chacun pouvait le faire
Et Personne ne doutait que Quelqu'un le ferait
En fin de compte, Tout le monde fit des reproches à Chacun
Parce que Personne n'avait fait ce que Quelqu'un aurait pu faire. »

MORALITÉ   

Sans vouloir le reprocher à Tout le monde,
Il serait bon que Chacun
Fasse ce qu'il doit sans nourrir l'espoir
Que Quelqu'un le fera à sa place
Car l'expérience montre que
Là où on attend Quelqu'un,
Généralement on ne trouve Personne !

Voilà où conduit la dissolution des identités, des rôles et des responsabilités dans une société gazéifiée. L'État gouverne, dirige, décide. Ceci n'est pas une chimère ou un passéisme démodé. Tant que ceci ne sera pas, tout ce qu'on peut écrire sur les moyens de réussir à répondre aux défis du XXIe siècle, pour la France, pour l'Europe, est vain, et la perte de ce continent et des ses peuples assurée.